Le Monde.fr
Article paru dans l’édition du 25.02.11
La réforme de l'année commune des études de santé offre des voies de réorientation encore très limitées
Entre sa première tentative, en 2009-2010, et celle de cette année, Damien Blondel n’a pas amélioré son classement.
A l’annonce des résultats, mi-janvier, il n’a pas hésité à interrompre sa première année commune des études de santé
(Paces) pour se réorienter. Il est entré le
14 février en « année accélérée » de BTS à l’Institut supérieur d’optique (ISO) à Paris. "J'étais trop loin, ce n'était
pas la peine de continuer. Cette formation me permet de ne pas perdre une année, et de rester dans le domaine médical" , indique cet ex-étudiant de la Faculté de médecine de Créteil.
En ce début 2011, on mesure les premiers effets de la réforme de la première année des études de médecine qui vise à réduire un
taux d’échec important, puisqu’il s’élève à plus de 80 %. Depuis la rentrée 2010-2011, les étudiants peuvent préparer, à partir d’un tronc commun, jusqu’à quatre concours différents : médecine,
odontologie, pharmacie, maïeutique. Surtout, ils peuvent se réorienter dès la fin du premier semestre, à l’issue des premiers examens, si leurs notes sont trop basses.
Lentement, le système de formation s’adapte à la nouvelle donne. Depuis la réforme, l’Institut supérieur d’optique a étendu son BTS optique, qui était strictement parisien, à neuf autres de ses établissements. A Paris, on compte dans la nouvelle promotion 80 %
d’ex-étudiants en médecine ou en pharmacie, contre la moitié auparavant.
La « Prepac » de l’école d’ingénieurs parisienne ECE, qui permet aussi de
rattraper le temps perdu en faisant une première année en six mois, a reçu, elle aussi, bien plus de candidatures cette année, et ouvert davantage de places. "Ce ne semble plus être un tabou,
les jeunes se posent la question de la réorientation" , juge Anne-Marie Patard, la directrice de la communication d’ECE. Cependant, les formations proposées dès février sont rares et la
sélection très rude.
Dans les universités, l’adaptation est plus laborieuse. Beaucoup ne disposent pas encore de dispositif de réorientation, car le
ministère leur a demandé d’être prêtes... à la rentrée 2012-2013. A Rouen, "on nous a parlé de passerelles en début d'année, mais, pour
l'instant, il n'y en a pas" constate Anne-Clémence Mary, en première année. Du coup, la jeune femme, à laquelle son classement donne peu d’espoir, devra continuer jusqu’en juin.
"Si la mise en place de l'année commune s'est bien passée, nous avons encore du travail pour mettre en place les
passerelles, le sujet est compliqué", constate Yvon Berland, le président de l’université Aix-Marseille-II.
En effet, poursuit Philippe Delaval, le doyen de la faculté de
médecine de Rennes-I, "aucune formation ne veut accueillir des étudiants qui ont obtenu des résultats médiocres. Notre offre de réorientation va suffire pour les étudiants reçus-collés,
ceux qui obtiennent la moyenne, mais ne se classent pas assez bien pour obtenir une place en deuxième année."
Dans certaines universités, comme à Rouen ou à Montpellier, les étudiants sont d’ailleurs inquiets des notes globalement basses obtenues lors du premier semestre écoulé. Sans la moyenne,
sera-t-il possible d’obtenir une place en deuxième année de biologie, de chimie, voire de droit ?
"Pour cette année, les étudiants ne voient concrètement pas trop l'intérêt de la réforme, c'est dommage car le but premier
est d'éviter le gâchis humain en facilitant la réorientation", juge Ingrid Bastide, présidente de l’Association nationale des étudiants en
médecine de France.
"Ne nous voilons pas la face, reprend Bernard Sèle, le doyen de médecine de Grenoble-I. La Paces n'est que le début du commencement d'une amorce de solution
au problème de la première année de santé...Nous continuons à envoyer de nombreux étudiants dans le mur." Avec 60 000 étudiants inscrits en première année à travers la France, pour 12 664
places en médecine, pharmacie, odontologie ou maïeutique, des dizaines de milliers d’étudiants seront sans solution à la fin de l’année.
Du coup, des solutions plus radicales sont avancées : "Nous devons aller vers une préselection à l'entrée de la première
année de santé, défend Patrice Deteix, doyen de médecine de Clermont-I et président de la conférence des doyens. Il ne faut laisser
entrer en Paces que les élèves qui ont une chance statistique de réussir."
Patrick Berche, doyen de médecine de Paris-V, défend la même idée. Il
prend en exemple "la présélection sur dossier et l'entretien, utilisés au Canada". Mais l’idée est peu populaire auprès des étudiants qui revendiquent un accès libre à l’université.
Une autre possibilité serait d’autoriser l’ensemble des étudiants à préparer une licence de santé et de biologie. En fin de
licence, ils seraient classés et pourraient choisir leur orientation en médecine, pharmacie ou vers d’autres formations paramédicales ou scientifiques. Le numerus clausus serait sauf, et tous les
étudiants obtiendraient un diplôme.
Le gouvernement, lui, demande du temps pour évaluer sa réforme, estimant que c’est au plus tôt fin 2013 qu’on pourra vraiment
juger ses effets.
Laetitia Clavreul et Philippe Jacqué
Le Monde
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